ANTAGONISMES INTER-IMPERIALISTES À L’ÂGE DE TRUMP

Les États capitalistes, qu’ils défendent des intérêts économiques et politico-militaires locaux ou régionaux ou qu’ils cherchent une hégémonie mondiale, doivent constamment évaluer et réévaluer leurs intérêts stratégiques, leurs alliances et les menaces auxquelles ils sont confrontés.

Pour l’impérialisme américain, au moment de la seconde guerre mondiale, avant que les bombes atomiques n’aboutissent à la capitulation du Japon, il semblait évident que bien que la Russie stalinienne fusse militairement essentielle pour la défaite de l’Allemagne et du Japon,  le bilan de la guerre a ouvert la perspective que la Russie pourrait dominer de grandes parties de l’Europe et l’Asie, et ainsi devenir une menace à l’hégémonie mondiale des États-Unis. Avec l’occupation de la moitié orientale de l’Europe par la Russie, et la puissance des partis staliniens en Italie et en France, la moitié de l’Europe occidentale pourrait être place dans  l’orbite de Moscou, que ce soit par le mécanisme des élections ou la conquête; à cela s’ajoutait la conviction que Mao était une marionnette de Moscou et que sa «révolution» en Chine étendrait la domination russe à une grande partie de l’Asie face aux puissances coloniales européennes, faibles et en déclin; l’ensemble de ces faits  ont conduit Washington à adopter une stratégie de confinement de la Russie, incluant le plan Marshall, la formation de l’OTAN et deux guerres de terrain en Asie (Corée et Vietnam) avant que la stratégie de l’impérialisme américain ne change. Le début des années 70 par Kissinger et Nixon a vu une alliance sino-américaine qui a mené à l’effondrement de l’Union soviétique au début des années 90. Pendant les vingt années suivantes, alors que les institutions économiques, financières et politiques d’une économie dirigée par les États-Unis basée sur la mondialisation ont été mises en place, l’hégémonie mondiale des États-Unis semblait inattaquable. Lorsque Poutine est monté au pouvoir en Russie, déterminé à affronter les États-Unis, et à inverser ce qu’il a appelé la plus grande «catastrophe» du XXe siècle (l’effondrement de l’Union soviétique), «armé» d’une économie fondée sur le pétrole et le gaz , pour reconstruire la puissance militaire et la portée géopolitique de la Russie dans les zones frontalières de l’ancienne Union soviétique (les États baltes, la Géorgie, l’Ukraine) et au Moyen-Orient, où ses relations étroites avec le régime d’Assad en Syrie, l’Iran, et maintenant avec la Turquie d’Erdogan, ce qui signifiait que la stratégie de l’impérialisme américain continuait à se concentrer sur l’Europe et le Moyen-Orient, comme elle l’avait fait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Cependant, entre-temps, l’économie mondiale avait considérablement changé et, alors que le déclin économique de la Russie, masqué pour un temps par les prix en flèche du pétrole et le gaz, semblait irréversible, la montée spectaculaire de la Chine comme deuxième puissance économique dans le monde, aidée par les États-Unis et ses propres politiques économiques, financières et commerciales, a créé une nouvelle puissance économique, politique et militaire, et a même déplacé le pouvoir économique mondial de l’Europe vers la région Asie-Pacifique, constituant potentiellement un nouveau défi très réel à l’hégémonie globale américaine de la part de la Chine. Alors que l’administration de Obama a été confrontée à une crise économique et financière depuis son entrée en fonction en janvier 2009, le nouveau président a également poussé pour ce qu’il a appelé un «pivot vers l’Asie» dans la politique américaine, un changement stratégique spectaculaire de l’impérialisme américain, qui s’est déplacé de son foyer traditionnel vers l’Europe et le Moyen-Orient vers une attention croissante pour l’Asie et le danger représenté par l’impérialisme chinois – un danger non seulement économique, mais aussi politique et militaire.

La montée de la Chine a remodelé l’échiquier inter-impérialiste dans le Sud-Est asiatique, où de vieux ennemis des États-Unis comme le Vietnam, le Cambodge et le Laos, se joignent à de vieux amis des États-Unis comme le Japon, la Corée du Sud, Taiwan, la Malaisie et Singapour pour répondre aux revendications territoriales chinoises dans les mers de Chine orientale et du sud. La portée croissante de la marine chinoise ne constitue pas seulement une menace pour les États voisins, mais éveille des signaux d’alarme depuis l’Inde jusqu’à l’Australie. Le « pivot asiatique » de Obama, avec son accent stratégique croissant là-bas, y compris le projet de traité Trans-Pacifique Partenariat (TPP), dont la Chine était explicitement exclue constituait le nouveau pôle de ce que le président espérait être une pièce maîtresse d’une réorientation de la politique étrangère américaine. Ajoutez à ce mélange l’apparente réticence de Pékin à régner en Corée du Nord, malgré la perspective du développement d’armes nucléaires et de missiles balistiques par Pyongyang qui permettait d’atteindre au-delà de l’Asie de l’Est et du Sud-Est, et l’on comprendra l’urgence de ce changement d’accent sur la part de l’administration Obama.

Cette même concentration sur la région Asie-Pacifique semble maintenant se poursuivre avec la nouvelle administration Trump, révélant de nouvelles failles au sein de la classe capitaliste sur la politique étrangère et les intérêts stratégiques des États-Unis. Alors que Hillary Clinton, tout au long de la campagne électorale 2016, a soulevé des doutes sur le TPP projeté par Obama, et était clairement un faucon à l’égard de la Russie en Europe de l’Est et au Moyen-Orient, et par rapport à la grave menace pour les intérêts américains représentés par Poutine, qu’elle a continué à considérer comme le centre de la stratégie globale américaine, la minimisation apparente par Trump de la menace représentée par Poutine, et l’accent mis sur le danger représenté par la Chine indique une continuité surprenante entre l’orientation stratégique d’Obama et celle de Trump. Ainsi, alors que les faucons républicains traditionnels comme McCain et Graham et les démocrates libéraux ou «progressistes» comme Pelosi et Schumer se focalisent sur le danger représenté par Poutine et mettent l’accent sur l’Ukraine, la Syrie et l’OTAN, l’attention de Trump sur le danger de la Chine fait écho aux thèmes soutenus par Obama pendant les huit dernières années. Même si c’est de façon très provisoire, nous devons explorer les emphases nettement différentes de ce qui semble être de véritables débats au sein de la classe capitaliste et de son Etat sur l’orientation stratégique à poursuivre.

Il est important de reconnaître également que l’accent mis sur le danger représenté par la Chine ne signifie pas que le conflit militaire entre Washington et Pékin soit inévitable, voire proche, ni que les relations économiques, financières et commerciales complexes et mutuellement importantes entre les États-Unis et la Chine seront brisées. Les deux économies sont aujourd’hui si interdépendantes – contrairement aux États-Unis et à la Russie pendant la guerre froide – qu’une telle conclusion serait injustifiée. Alors que la guerre n’est pas à l’ordre du jour immédiat, les tensions entre Washington et Pékin s’intensifient, et l’accent stratégique de chacun est de plus en plus focalisé sur l’autre. La Chine pourrait bien être encore à des décennies de constituer un défi militaire significatif à la domination américaine en Asie, mais la menace potentielle est déjà là, les points d’achoppements entre Washington et Pékin ne feront que croître, et les débats (et divisions) à l’intérieur de la classe capitaliste et de son état, sur l’orientation stratégique à poursuivre ne feront que s’intensifier dans les années à venir.

 

Mac Intosh

 

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